Parlure (il existe des régionalismes, mais aussi des parlures familiales)
PAR RACHEL GROU
Invitée à écrire au sujet de notre parlure, c’est celle de ma famille qui m’a inspirée. J’ai d’abord pris des notes avant d’élaborer un texte. Semés à la volée au gré de mes fulgurances, les mots se juxtaposaient sans aucune logique au point de me faire douter d’arriver à construire un texte cohérent.
Après élagage et tergiversation j’ai dû m’y mettre, advienne que pourri ! Déjà ce mot illustre le plaisir à revisiter des expressions courantes. Ainsi je déclare être rentrée saine et sotte, après avoir remercié mes hôtes de leur hospitalisation… On évite les propos vuljaires. Maman (Dieu ait son âme) altérait les « gros mots » par crainte de flagrant délit de vuljarité. Chez elle c’était saudit et non maudit (ouuuh !) D’autre part, on n’a jamais su d’où ça venait, elle disait malouf plutôt que maladroit. L’avait-elle inventé ? En tout cas nous rions encore au souvenir de ses « saudit malouf ! » lorsque l’un de nous faisait une gaffe.
Dans le domaine de la santé, certaines locutions imagées sont passées, via nos parents, dans notre patrimoine immatériel. D’un malade ou un convalescent qui en arrachait, maman commentait : « il est pas sauteux » ou encore « il est pas Samson ». Papa quant à lui déclarait que Untel avait l’air d’un mort en vacances ou qu’il était pâle comme une vesse de carême.
Notre jargon culinaire a ses particularités. Lorsque nous lui demandions ce qui était au menu, s’il s’agissait d’un mets qu’elle avait improvisé, sans nom particulier, maman répondait « une manière de macaroni, de pâté, de fricassée ». Alors « une manière de » est devenu une espèce d’AOC pour tout mets non officiellement identifié. Une croustade aux pommes particulièrement réussie fit s’écrier mon frère aîné « C’est cochon ça, cochon ! » Le dessert fut rebaptisé cochon aux pommes…
Vous rappelez-vous le « Shake N’Bake », chapelure dont on enrobait les morceaux de poulet en les secouant dans un sac avant de les enfourner ? La première fois où ma mère en a acheté, mon père qui ne sacrait pas sauf à la blague, l’avait renommé « Criss N’Cook » on crisse ça au four et ça cuit. L’appellation est restée et son sens s’est étendu à toute recette dont l’exécution ne demande qu’à combiner des ingrédients dans un plat unique, sans préparation tarabiscotée. L’expression a migré vers la génération suivante, fille chérie entre autres l’a adoptée, transmise à ses amis. Et même Chantal Guy, dans La Presse +, en a fait il y a quelques années le sujet non pas d’une, mais deux chroniques.
En général, j’évite les anglicismes, les mots anglais. Oubliez, comme les Français, cheese cake au lieu de gâteau au fromage. Mais certains mots courants ont plus de portée que leur équivalent français. Par exemple cute (et son nouveau substantif cutitude). Job et gang sont entrés depuis longtemps au dictionnaire, mais, hérésie, au masculin ! Voyons, un gang n’a pas le mordant d’une gagne et Job, c’est le pauvre hère sur son tas de fumier. On dit djob c’est sans appel et c’est féminin !
Nos folies langagières comportent d’autres perles, mais je dois me limiter en déclarant : ça va suffaire !