Noël en famille

   Par Rachel Grou   

   /   Il y a quelques jours, ils lui avaient dit : on sera là en fin d’après-midi. Si jusqu’à ce matin malgré la tempête Marianne avait entretenu un espoir, il avait rétréci comme peau de chagrin bien avant leur appel pour annuler leur visite. En contemplant les bourrasques qui enveloppent la maison, elle se dit que la nature a décidément sorti l’artillerie lourde. Le fait-elle en un esprit revanchard face à la maltraitance des humains à son égard ? Si c’est le cas, elle frappe dans le mille : les priver des festivités de Noël, les confiner chacun chez soi à célébrer en petit comité, voire seul.

Marianne soupire. Elle qui se faisait une joie de recevoir les siens qu’elle voit si peu à son goût, elle qui avait cuisiné avec amour leurs gâteries préférées, décoré les lieux de ses confections minutieuses, choisi de modestes cadeaux maintenant piteux sous le sapin, elle devra se contenter d’une veillée à écouter de la musique tout en lisant près du poêle mis à contribution pour un semblant d’atmosphère de Noël. Comme elle regrette de n’avoir pas fait l’effort de se familiariser avec les technologies actuelles, sous-estimant sans doute ses capacités à les apprivoiser. Elle aurait pu profiter d’une de ces réunions virtuelles consolatrices. Si au moins elle pouvait se dire que ce n’est que partie remise, que, le mauvais temps passé demain, après-demain peut-être, elle verrait retontir ses êtres chers prêts à festoyer. Mais non : un avion les aura avalés pour les déposer sous un ciel bleu, sur un sable blond, comme prévu depuis plusieurs mois. Pourvu que je ne manque pas d’électricité, se dit-elle, se félicitant d’avoir fait bonne provision de bûches avant le plus fort de la tempête. Elle grignote un peu même si l’appétit n’y est pas vraiment : ce qu’elle a concocté n’a pas le même goût qu’en bonne compagnie. Puis elle s’installe avec sa lecture du moment, bercée par les mélodies de Noël qui couvrent à peine les rugissements du vent qui ne lâche pas le morceau. Assez vite elle réalise qu’elle a du mal à se concentrer et son esprit se met à battre la campagne.

Marianne voyage dans le passé et se dit que tout compte fait, la solitude a souvent été son lot. Fille unique, elle a grandi dans une vaste maison souvent silencieuse, minée par l’ennui. Après la naissance de son troisième enfant, son homme a levé l’ancre sans plus jamais se manifester. Les études, puis le travail ont conduit ses rejetons à s’établir au loin. A-t-elle apprivoisé la solitude ou celle-ci l’a-t-elle envahie sournoisement ? Perdue dans ses souvenirs, ses regrets, elle se laisse gagner par le sommeil.

Réveillée en sursaut, elle s’étonne d’une accalmie soudaine et des heures écoulées. Déjà minuit ! Une boule de nostalgie la saisit à la pensée de ce qu’aurait dû être ce moment précis au milieu des siens… Un bruit léger attire son attention provenant, semble-t-il, de son balcon. À première vue rien à signaler mais en baissant les yeux Marianne aperçoit un chat, ou plus exactement une chatte puisque quatre chatons l’entourent. La mère procède laborieusement à l’installation de sa progéniture sous le banc qui jouxte la porte. Ah non, déclare Marianne, il ne sera pas dit que j’ai laissé une famille dehors par une nuit de Noël. Entrez boules de poil, on va fêter ensemble !

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