LA FRAGILITÉ DES PETITES FERMES
J’ai eu autrefois une petite ferme biologique, dans un endroit paradisiaque. Ça fait un bon bout de ça, mais, bien que cela ait été des moments succulents de ma vie et que j’en garde de magnifiques souvenirs, il était clair déjà dans le temps qu’être une petite ferme dans le monde d’aujourd’hui est un défi, et que c’était un choix de vie bien plus qu’un choix payant. Il me semble que la situation d’aujourd’hui soit toujours aussi difficile, sinon qu’elle se soit encore davantage complexifiée. Suite à ma longue discussion avec Catherine (voir chronique de l’étrangère), plusieurs réflexions nous sont venues sur la réalité des fermes de proximité. Connaissant le vécu de ce genre de commerce, je suis toujours sensible à leur vécu et depuis quelques années, je suis sincèrement inquiète de leur futur. En fait, pour être honnête, je suis inquiète de notre agriculture point.
Ces fermes dont les valeurs tournent autour de la préservation de l’environnement, du maintien d’une diversité, de celles de rester de proximité et de grandeur humaine ont du mal à demeurer rentables devant tant de demandes de l’industrie, qui sont plus souvent qu’autrement axées sur des modèles où ces valeurs entrent en contradiction avec le but. D’abord et avant tout, c’est un non-sens que l’agriculture fasse partie de la loi de l’offre et la demande. Une ferme travaille avec du vivant. Elle sert à nourrir le monde. La base. La santé. Bien avant le système de santé, qui, lui, est en dehors du commerce (ou plutôt était, à notre plus grand malheur…), je n’apprends rien à personne en disant que la nourriture est indissociable à la vie et au bien-être. Et pourtant, il n’y a qu’à comparer le salaire des bien des professionnels de la santé versus celui des agriculteurs… L’on vénère celles et ceux qui nous sortent de la maladie mais pas celles et ceux qui nous éviteraient d’y aller, ou à tout le moins, qui nous offrent la vie.
Car considérer l’agriculture comme faisant partie de ce monde d’extrême productivité et de rendement ne peut pas faire autrement que d’obliger ces entreprises à regarder les salaires (même les leurs!), comme étant un enjeu. Ce qui entraîne inévitablement des difficultés à garder les employés, avec les problèmes que cela génère de toujours changer. Les petites fermes (même les grosses je crois mais je me contente de parler des petites, que je connais mieux) n’entrent pas dans une catégorie comme le serait le marché des loisirs, par exemple, où les gens trouvent normal de payer plus, qui reste un à côté, que l’on peut choisir de prendre ou pas. Les aliments doivent rester accessibles, pourtant, ces artisans ont les mêmes charges qu’une entreprise normale, électricité, outils, intrants, salaires, et quoi encore qu’il n’arrête pas et qui même augmente avec les changements sociaux et climatiques.
Ainsi, L’ÉNORME travail aux champs - ne sous-estimez pas le travail harassant des agriculteurs - accompli par un très petit nombre de personnes dans le cas de ces fermes de proximité, s’ajoute à la lourde gestion de toute forme d’entreprise. Même étant petit, reste la compliquée mise en marché, dû à un système de grandes chaînes d’alimentation mal adaptées, la gestion d’employés ou d’aides comme le seraient les Woofers, la nécessité de rester à jour avec la technologie et quoi d’autre. Je crois que beaucoup de petits commerces peinent à suivre tout ça. Mais s’ajoute à ces entreprises agricoles de travailler en s’adaptant continuellement à un environnement et à une terre qui se transforme à vitesse grand V et à des difficultés de plus en plus grandes avec la gestion d’insectes et de maladies, par exemple, que ces débalancements augmentent. Et je ne parle pas du problème de l’eau qui arrive à grand pas…
Je ne suis pas ici pour faire un portrait étoffé de la situation. Mais devant les changements mondiaux et environnementaux, je ne peux m’empêcher de soulever la faiblesse de ce système. La pandémie nous a démontré la fragilité des grandes chaînes d’approvisionnement. Nous étions contents de nous tourner vers nos fermes de proximité. Mais elles ont de grandes difficultés et surtout, restent précaires. Elles étouffent et ne peuvent pas résister à beaucoup d’imprévus - qui sont en partant nombreux en travaillant avec la terre - dans une vie qui, malheureusement, se complexifie pour tout le monde. La ferme de Catherine a pu vivre, entre autre, grâce à une aide régulière de parents et amis. Est-ce normal? Nous voulons que ce soit des entreprises mais elles doivent fonctionner avec des bénévoles?
Est-ce juste que l’on demande aux agriculteurs-trices d’être de bons hommes-femmes d’affaire! Mais ça ne peut pas être ça! Travailler la terre vient de la passion. C’est un jeu entre l’Être qu’est la terre et nous. Ça demande des connaissances bien au-delà du théorique, de l’intuition, de l’écoute, de l’acharnement. C’est dur!!
D’ailleurs, les écoles d’agriculture ont du mal à recruter des jeunes. Ils ne sont pas fous. Ils voient bien tout cela, eux qui sont si allumés. Mais nous devons nous nourrir. Et de bonne façon. C’est un choix de société que nous faisons en laissant les petits se démotiver tranquillement et mourir, pour aller engraisser des mégas, loin de nous, loin de tout. Personne n’est gagnant qu’il y ait moins de fermes. C’est de notre souveraineté alimentaire dont il est question. Ce n’est pas rien.